La CPAM et le recouvrement d’indus: des conditions restrictives

Les fondements de l’action en récupération d’indus

En cas d’inobservation des règles de tarification ou de facturation et notamment de la nomenclature générale des actes professionnels (NGAP) la caisse d’assurance maladie peut poursuivre le professionnel, qu’il soit infirmier (IDEL), médecin généraliste, chirurgien-dentiste, kinésithérapeute, chirurgien esthétique, etc. et lui demander de rembourser les sommes considérées comme indues.

Cette procédure est prévue à l’article L 133-4 du code de la sécurité sociale qui prévoit que « l’organisme de prise en charge recouvre l’indu correspondant auprès du professionnel, du distributeur ou de l’établissement à l’origine du non-respect de ces règles et ce, que le paiement ait été effectué à l’assuré, à un autre professionnel de santé, à un distributeur ou à un établissement ».

Le professionnel reçoit une notification de payer de la part du directeur de la caisse d’assurance-maladie (CPAM). Le professionnel ou l’établissement a un délai de deux mois pour présenter ses observations écrites et/ou saisir la commission de recours amiable.

En cas de rejet de sa demande, le directeur adresse une mise en demeure de régler dans un délai d’un mois, à défaut la somme est majorée de 10%.
Cette mise en demeure doit préciser les causes et montant de l’indu ainsi que les motifs de rejet de la contestation.

En tout état de cause, le professionnel ou l’établissement peuvent saisir le Tribunal de Grande Instance pôle social pour contester l’indu après avoir saisi la commission de recours amiable dans les délais.

Malgré l’existence de cette procédure spécifique, les caisses ont cherché à invoquer la responsabilité civile délictuelle du professionnel de santé, qu’il soit médecin, dentiste, infirmier ou infirmière, etc. et à se fonder sur l’ancien article 1382 et le nouvel article 1240 du code civil en assimilant les erreurs et irrégularités de facturation à une faute civile ayant causé un préjudice à la caisse correspondant aux sommes que les caisses estiment avoir indument versées.

La position de la jurisprudence

Dès 2003, la cour de cassation, dans une affaire relative au remboursement des indus auprès d’un chirurgien-dentiste, a considéré que seule la procédure instituée par le code de la sécurité sociale pouvait être utilisée en cas d’inobservation des règles de tarification et de facturation à l’exclusion de toute autre. (chambre sociale, 31 mars 2003, n°01-21.470).

Il en résulte que la caisse d’assurance-maladie ne peut invoquer la responsabilité civile délictuelle du professionnel de santé.

Dans un arrêt du 17 février 2011, la cour de cassation a estimé qu’à défaut pour la caisse d’invoquer le bon fondement, elle est irrecevable et le juge n’a pas le pouvoir de requalifier sa demande. (2ème chambre civile, 17 février 2011, n° 09-66.756).

En 2015, la cour de cassation rappelle à propos d’un médecin généraliste : (2ème chambre civile, 28 mai 2015, n°14-15.546, à propos d’un médecin généraliste) : « en cas d’inobservation de la NGAP ou des règles de facturation, la procédure de recouvrement de l’indu obéit aux dispositions spécifiques de l’article L. 133-4 du code de la sécurité sociale (…) la cour d’appel en a déduit exactement que la caisse était irrecevable à demander la condamnation de Mme X… sur le fondement de l’article 1382 du code civil ».

Tout récemment, en matière de chirurgie esthétique, par un arrêt du 24 janvier 2019 (n°16-28.082), dans une espèce concernant la facturation d’actes et de consultation de chirurgie esthétique, la cour de cassation a cassé la décision de la cour d’appel et a rappelé « qu’est seule recevable l’action engagée selon la procédure de recouvrement de l’article L. 133-4 du code de la sécurité sociale (…) par un organisme de prise en charge, lorsque la demande de ce dernier porte exclusivement sur le remboursement de prestations indues en raison de l’inobservation des règles de tarification ou de facturation des actes imposées au professionnel de santé, que celle-ci résulte d’une simple erreur ou d’une faute délibérée ».

La persistance des caisses à invoquer la responsabilité civile délictuelle du professionnel de santé, malgré la jurisprudence de la cour de cassation, s’explique sans doute par le formalisme imposé par l’article L133-4 et ses conditions plus restrictives en matière de prescription.

Toutefois, il convient donc rappeler que les CPAM ne peuvent invoquer la responsabilité civile de droit commun soumise à la prescription de 5 ans, pour échapper à la prescription de trois ans à compter de la date de paiement de la somme considérée, prescrite par le code de la sécurité sociale.

Léa Segui

Me Carole Younes

Exposition à l’amiante : le préjudice d’anxiété étendu à tous les salariés

La loi du 23 décembre 1998 a créé la possibilité pour les salariés particulièrement exposés à l’amiante d’obtenir un départ à la retraite anticipé, même sans avoir développé une maladie professionnelle liée à cette exposition.

Sur ce fondement, la Cour de cassation considère que « sans méconnaître les dispositions du code de la sécurité (…) la cour d’appel a relevé que les salariés, qui avaient travaillé dans un des établissements mentionnés à l’article 41 de la loi de 1998 et figurant sur une liste établie par arrêté ministériel pendant une période où y étaient fabriqués ou traités l’amiante ou des matériaux contenant de l’amiante, se trouvaient par le fait de l’employeur dans une situation d’inquiétude permanente face au risque de déclaration à tout moment d’une maladie liée à l’amiante et étaient amenés à subir des contrôles et examens réguliers propres à réactiver cette angoisse ; qu’elle a ainsi caractérisé l’existence d’un préjudice spécifique d’anxiété et légalement justifié sa décision. » (Soc. 11 mai 2010, n° 09-42.241).

Ainsi, pour bénéficier de ce régime de réparation d’un préjudice spécifique d’anxiété, la seule condition reposait dans le fait que le salarié devait avoir travaillé dans l’un des établissements mentionnés à l’article 41 de la loi n° 98-1194 du 23 décembre 1998 et figurant sur une liste établie par arrêté ministériel pendant une période où y étaient fabriqués ou traités l’amiante ou des matériaux contenant de l’amiante (Soc. 3 mars 2015, nos 13-26.175, 13-20.486, 13-20.474 et 13-20.485).

Par conséquent, un salarié qui ne remplissait pas les conditions précitées ne pouvait prétendre à l’indemnisation d’un préjudice moral au titre de l’exposition à l’amiante, y compris sur le fondement d’un manquement de l’employeur à son obligation de sécurité.
Récemment, la Haute juridiction a opéré un revirement de jurisprudence en s’orientant de nouveau vers le droit commun régissant l’obligation de sécurité de l’employeur, sans toutefois modifier le régime applicable aux travailleurs concernés par les dispositions de la loi précitée de 1998 (Cass., ass. plén., 5 avr. 2019, P-B+R+I, n° 18-17.442).

En effet, la Cour énonce « qu’il y a lieu d’admettre, en application des règles de droit commun régissant l’obligation de sécurité de l’employeur, que le salarié qui justifie d’une exposition à l’amiante, générant un risque élevé de développer une pathologie grave, peut agir contre son employeur, pour manquement de ce dernier à son obligation de sécurité, quand bien même il n’aurait pas travaillé dans l’un des établissements mentionnés à l’article 41 de la loi du 23 décembre 1998 modifiée. »

Sur l’obligation de sécurité de l’employeur

La Cour d’appel a considéré que le seul fait pour le demandeur de justifier d’une exposition au risque d’inhalation de poussières d’amiante suffisait à établir le manquement de la société à son obligation de sécurité de résultat.

Ce raisonnement est censuré par la Cour de cassation qui confirme sa jurisprudence récente admettant la preuve contraire apportée par l’employeur qu’il a pris toutes les mesures prévues par les articles L4124-1 et -2 du code du travail (Cass. 25 nov. 2015, RG n°14-24444 ; 22 sept. 2016, RG n°15-14005 ; Soc. 17 oct. 2018, n° 16-25.438).

L’article L4121-1 du code du travail énonce que « L’employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. (…) »

L’obligation de sécurité mis à la charge de l’employeur implique des actions de prévention des risques professionnels visant à les éviter ou à défaut à les évaluer et à les réduire, des actions d’information et de formation et la mise en place d’une organisation et de moyens adaptés.

Dès lors, c’est uniquement si l’employeur ne rapporte pas la preuve qu’il a respecté ses obligations relatives à la sécurité et à la santé de ses salariés, qu’il sera considéré comme ayant manqué à son obligation de sécurité.

Il ressort de cette jurisprudence que l’obligation de sécurité s’analyse désormais davantage comme une obligation de moyen renforcé.

Sur la reconnaissance et l’évaluation du préjudice d’anxiété

La cour d’appel a condamné la société à réparer le préjudice d’anxiété considérant que ce dernier résultait de l’inquiétude permanente, éprouvée face au risque de déclaration à tout moment de l’une des maladies mortelles liées à l’inhalation de fibres.
Son arrêt est censuré au motif que la preuve de ce préjudice ne peut reposer sur des motifs généraux et que le salarié doit, selon une appréciation in concreto, démontrer qu’il a personnellement subi ce préjudice notamment par la production de certificats médicaux.

Le préjudice d’anxiété a été réparé pour la première fois par la Cour d’appel de Paris dans deux arrêts du 14 février 2002 (n° 2002/168616 et n° 2002/168613), laquelle relevait que « les victimes demandent l’indemnisation non pas de souffrances endurées du fait de lésions bénignes…mais de celles résultant de la connaissance d’une apparition possible des autres pathologies liées à l’empoussiérage par les fibres de l’amiante dans les poumons…cette incertitude quant à l’avenir imposant un suivi médical régulier générateur d’angoisse. »

Plus récemment, en 2010, la Cour de cassation (Cass. soc. 11 mai 2010, n°09-42.241 à 09-42.257) le définit comme « une situation d’inquiétude permanente face au risque de déclaration à tout moment d’une maladie liée à l’amiante » et que les victimes « étaient amenées à subir des contrôles et examens réguliers propres à réactiver cette angoisse. »

De son côté, le juge administratif a récemment consacré l’autonomie du préjudice d’anxiété dans le cadre de l’affaire du « Médiator ». (CE. 9 nov. 2016, rep. 393108).

Tout comme le juge judiciaire, il exige que la victime justifie personnellement de l’existence d’un préjudice certain et direct lié à la crainte de développer une pathologie grave.

Cynthia PERRET

Carole YOUNES

Le droit à rémunération de l’agent immobilier 2: la réitération par acte authentique est-elle indispensable?

L’agent immobilier peut-il prétendre à rémunération ou indemnisation en l’absence de réitération d’une promesse synallagmatique de vente ?

Cet arrêt de la Cour de cassation en date du 10 octobre 2018 donne une interprétation extensive de l’article 6-1 alinéa 3 de la loi n°70-9 du 2 janvier 1970 qui prévoit qu’aucune somme ne peut être perçue par l’agent immobilier avant la conclusion de la vente :

« Aucun bien, effet, valeur, somme d’argent, représentatif d’honoraires, de frais de recherche, de démarche, de publicité ou d’entremise quelconque, n’est dû aux personnes indiquées à l’article 1er ou ne peut être exigé ou accepté par elles, avant qu’une des opérations visées audit article ait été effectivement conclue et constatée dans un seul acte écrit contenant l’engagement des parties. »

Il est habituellement considéré que la commission ne pouvait être perçue qu’à la signature de l’acte authentique.

La cour de cassation, dans cet arrêt de cassation et par un attendu de principe a considéré qu’il n’en est rien :

« Attendu que l’acte écrit contenant l’engagement des parties, auquel l’article précité subordonne la rémunération de l’agent immobilier par l’intermédiaire duquel l’opération est conclue, n’est pas nécessairement un acte authentique. »

Autrement dit, une simple promesse synallagmatique de vente à condition qu’elle constitue un accord définitif sur la chose et sur le prix fonde le droit de l’intermédiaire à rémunération.

En l’espèce, le refus de réitération des acheteurs de la promesse synallagmatique constituant un accord définitif sur la chose et sur le prix ne pouvait priver l’intermédiaire de son droit à rémunération ou à indemnisation.

Perte du dossier médical d’un patient: c’est à l’établissement de santé de prouver l’absence de faute

Cour de cassation, chambre civile 1, du 26 septembre 2018 (N° de pourvoi: 17-20143)

A la suite d’un accouchement au sein d’une polyclinique par un gynécologue obstétricien exerçant son activité à titre libéral, une patiente a présenté une lésion du périnée entrainant des incontinences urinaire et anale consécutives à l’utilisation, pour extraire l’enfant qui présentait des troubles du rythme cardiaque, de spatules de Thierry.

Face aux lésions subies, la demanderesse a saisi la commission régionale de conciliation et d’indemnisation (CCI) d’une demande indemnitaire.

L’expertise ordonnée par la CCI a mis en évidence la perte du dossier médical de la patiente et estimé que la réparation des préjudices incombait à la polyclinique et à son assureur.
L’assureur ayant refusé d’indemniser la patiente, l’ONIAM s’est substitué à lui et a procédé à l’indemnisation.

L’ONIAM, subrogé dans les droits de la patiente en application de l’article L.1142-15 du code de la santé publique (CSP), a assigné la polyclinique et son assureur en remboursement des sommes versées.
Rappel des principes de responsabilité médicale

L’article L.1142-1 du CSP indique que « hors le cas où leur responsabilité est encourue [de plein droit], les professionnels de santé ainsi que tout établissement de santé ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu’en cas de faute. »

Ainsi et conformément aux règles du code civil, pour obtenir réparation la victime doit rapporter la preuve d’un dommage, d’une faute imputable à un professionnel de santé ou à un établissement de santé et d’un lien de causalité entre les deux.

En matière de responsabilité médicale, une distinction s’opère entre le praticien salarié de l’établissement de santé et le praticien y exerçant à titre libéral. Le second engageant sa responsabilité civile en cas de faute quand le premier engage celle de l’établissement qui l’emploie sauf en cas d’abus de mission pour les salariés des établissements privés ou de faute détachable du service pour les médecins employés par l’hôpital.

Par ailleurs, les établissements de santé engagent leur responsabilité comme le rappelle la Cour de cassation dans cet arrêt, en cas de défaut d’organisation et de fonctionnement du service.
La cour régulatrice a considéré que la conservation du dossier médical incombe à l’établissement de santé dans le cadre de ses missions d’organisation et de fonctionnement du service et qu’à défaut, il engage sa responsabilité.

La Cour de cassation a estimé qu’en raison de la perte du dossier médical par l’établissement de santé, le patient a été placé dans l’impossibilité de prouver la faute du gynécologue obstétricien ayant causé l’incontinence ainsi que le lien de causalité avec le dommage subi.

Le dossier médical

Pour retenir la responsabilité de la polyclinique et de son assureur, la Cour de cassation se fonde sur la perte du dossier médical de la patiente par la polyclinique.

Les informations médicales du patient, aussi bien en cabinet médical libéral, qu’en clinique ou en hôpital, sont consignées et conservées dans un dossier, communément appelé le « dossier médical ».
Depuis la loi du 4 mars 2002, tout patient peut demander la communication de son dossier médical.
Des délais légaux s’imposent aux professionnels et aux établissements de santé débiteurs de ces informations. En effet, la remise des documents doit être effectuée dans les huit jours à compter de la réception de la demande lorsque la prise en charge du patient date de moins de cinq ans, et dans les deux mois lorsqu’elle est supérieure à cinq ans. L’accès auxdites informations sur place est gratuit, et en cas d’envoi du dossier, des frais de reproduction peuvent être facturés.

Ainsi, en cas de préjudices consécutifs à des actes de diagnostic ou de soins, le dossier médical constitue bien souvent le seul moyen à disposition de la victime pour prouver la faute commise dans sa prise en charge.

Renversement de la charge de la preuve

En l’occurrence, la polyclinique a été dans l’impossibilité de remettre son dossier médical à la patiente.

Dès lors, en raison de cette perte, la patiente se trouvait dans l’impossibilité de prouver une éventuelle faute intervenue lors de l’accouchement, laquelle pouvait notamment porter sur l’usage inopportun des spatules de Thierry quand une césarienne pouvait être envisagée à la place.

Ainsi, la Cour de cassation considère qu’ « une telle perte, qui caractérise un défaut d’organisation et de fonctionnement, place le patient ou ses ayants droit dans l’impossibilité d’accéder aux informations de santé concernant celui-ci et, le cas échéant, d’établir l’existence d’une faute dans sa prise en charge ; que, dès lors, elle conduit à inverser la charge de la preuve et à imposer à l’établissement de santé de démontrer que les soins prodigués ont été appropriés. »

Dès lors, ce n’est plus à la patiente de rapporter la preuve d’une faute mais à l’établissement de santé de rapporter celle de soins prodigués conformément aux données acquises de la science et appropriés à la situation.

Ce n’est pas la première fois que la Cour de Cassation reconnait ce renversement de la charge de la preuve au détriment de l’établissement de santé (Civ 1, 13 décembre 2012, 11-27347 pour absence de production des enregistrements de monitoring au cours d’un accouchement ; Civ 1, 9 avril 2014, 13-14964 dans le cas d’un dossier médical non renseigné par le praticien sur les deux premiers jours de vie d’un nouveau-né.)

En l’espèce, la polyclinique n’ayant pas été en mesure de rapporter une telle preuve, la Cour de cassation a considéré que « la faute imputable à cet établissement fait perdre au patient la chance de prouver que la faute du praticien est à l’origine de l’entier dommage corporel subi. »

La responsabilité de l’établissement

La polyclinique, en empêchant la victime de pouvoir apporter la preuve d’une faute du gynécologue obstétricien notamment sur la base du dossier médical, ne permet pas à la victime d’engager la responsabilité du praticien.

La Cour de cassation analyse la faute de l’établissement de santé comme une perte de chance, souverainement évalué par les juges du fond et qui dépend de la probabilité, compte tenu des autres éléments du dossier, qu’aurait eu la victime d’établir la faute du médecin obstétricien.
« (…) que, compte tenu des conditions d’exercice du praticien dont les actes étaient critiqués, elle a justement énoncé que la faute imputable à la polyclinique avait fait perdre à l’intéressée la chance d’obtenir la réparation de son dommage corporel qu’elle a souverainement évaluée à hauteur de 75% des préjudices en résultant. »

Dans cette arrêt, la Cour de cassation, suivant ainsi la jurisprudence du Conseil d’Etat, (CE 25 juill. 2013, ONIAM, req. no 357703) considère que le juge n’est pas lié par l’avis de la commission relative à la responsabilité de l’établissement de santé, ni par le contenu de la transaction, à savoir l’offre d’indemnisation de l’ONIAM se substituant à l’assureur. Dès lors nonobstant l’indemnisation par l’ONIAM de l’intégralité des préjudices subis, les juges du fond ont pu considérer que l’établissement de santé n’était tenu d’indemniser la victime qu’à hauteur de 75% des préjudices subis.

Cynthia PERRET

Carole YOUNES

LES MESURES D’ENCADREMENT DES LOYERS: OU EN EST-ON?

 

L’encadrement des loyers est une mesure ayant pour vocation de limiter la hausse excessive des loyers lors de la mise ou de la remise en location de logements vides ou meublés, dans les communes situées en zones d’urbanisation tendues.

L’Article 17 de la loi la loi n°89-462 du 6 juillet 1989, définit ces zones d’urbanisation comme étant les zones d’urbanisation continue de plus de 50 000 habitants où il existe un déséquilibre marqué entre l’offre et la demande de logements, entraînant des difficultés sérieuses d’accès au logement, qui se caractérisent notamment par le niveau élevé des loyers, le niveau élevé des prix d’acquisition des logements anciens ou le nombre élevé de demandes de logement par rapport au nombre d’emménagements annuels dans le parc locatif social.

La loi de 1989 prévoit que dans ces zones, le représentant de l’Etat dans le département fixe chaque année, par arrêté, un loyer de référence, un loyer de référence majoré et un loyer de référence minoré, exprimés par un prix au mètre carré de surface habitable, par catégorie de logement et par secteur géographique.

Les 1151 communes concernées, et divisées en 28 agglomérations, sont listées en annexe du décret n°2013-392 du 10 mai 2013.

Des arrêtés préfectoraux ont été pris en application de l’encadrement des loyers dans les villes de Paris (le 1er août 2015) et de Lille (le 1er février 2017). Cependant, les deux arrêtés ont été annulés par les tribunaux administratifs de chacune de ces villes.

Par des décisions prises le 17 octobre 2017 à Lille, et le 28 novembre 2017 à Paris, les juges administratifs ont accueilli les demandes d’unions et d’associations de propriétaires et copropriétaires de logements dans les villes concernées qui contestaient l’application des arrêtés administratifs pris par le préfet du Nord le 16 décembre 2016, et le préfet de la région d’Ile-de-France le 25 juin 2015.

Ils arguaient de ce que le dispositif d’encadrement des loyers et les arrêtés préfectoraux pris pour la mise en œuvre devaient s’appliquer dans l’ensemble des zones d’agglomération lilloise et parisienne comportant respectivement 59 et 412 communes et, à défaut, ne pouvaient se limiter aux seules communes de Paris ou de Lille.

Les préfets de ces villes arguaient de leur côté que le niveau des loyers dans les métropoles de Lille et de Paris, et dans les autres communes de leurs zones respectives, était trop hétérogène, rendant l’application d’un plafonnement de loyer commun dans toute la zone moins pertinent.

Ces décisions ont eu pour effet immédiat de faire cesser les mesures d’encadrement des loyers, et ce dès le 18 octobre 2017 à Lille, et le 29 novembre 2017 à Paris. A défaut d’un arrêté fixant un loyer de référence, les propriétaires bailleurs dans les communes de Paris et de Lille ne sont plus contraints de fixer les loyers dans la limite du loyer de référence majoré de 20%, et minoré de 30%, en application de l’article 17 (I) de la loi du 6 juillet 1989.

Ils doivent cependant toujours se conformer aux dispositions de l’article 18 de la loi du 6 juillet 1989, qui prévoit la fixation par décret d’un montant maximum d’évolution des loyers dans certaines zones.

Ainsi, un propriétaire souhaitant mettre un logement en location pour la première fois, ou louer un logement vacant depuis plus de 18 mois, pourra fixer librement le montant du loyer.

S’agissant des baux renouvelés, qui faisaient l’objet d’une procédure spécifique lors de l’application des arrêtés contestés, les propriétaires sont tenus aux règles de réévaluation du loyer figurant à l’article 17-2 de la loi du 6 juillet 1989. Les loyers ne peuvent donc être réévalués que s’ils sont manifestement sous-évalués. Cette sous-évaluation est estimée en référence aux loyers habituellement pratiqués dans le voisinage pour des logements comparables.

Enfin, les baux en cours demeurent inchangés. Un propriétaire ne peut se fonder sur les décisions des tribunaux administratifs pour modifier le loyer en dehors du cadre de la loi du 6 juillet 1989 prévoyant les modalités d’évolution des loyers.

Sur appel du Ministre de la Cohésion des territoires, la cour administrative d’appel de Paris, dans sa décision du 26 juin 2018, a confirmé l’annulation de l’encadrement des loyers prononcée par le tribunal administratif de Paris. La cour a considéré que l’arrêté préfectoral est illégal dans son ensemble à défaut de fixer les loyers de référence pour toute la zone d’urbanisation visée par les textes.

Ces décisions sont à mettre en perspective avec le projet de loi évolution du logement, de l’aménagement et du numérique, loi ELAN, également appelée loi « logement proposée par le gouvernement,  qui entre autres mesures réintroduit l’encadrement des loyers.

Ce projet a été adopté récemment modifié par la commission mixte paritaire le 19 septembre 2018. Il pourrait être définitivement adopté dans les semaines à venir.

Il s’agit d’un dispositif expérimental d’une durée de 5 ans dans les zones tendues visées par l’article 17 du 6 juillet 1989, laissé à l’appréciation des villes, communauté de communes ou d’agglomérations, établissements de coopération intercommunale ; les municipalités peuvent ainsi demander au représentant de l’Etat dans le département qu’un dispositif d’encadrement des loyers régi par le présent article soit mis en place.» (article 49 du projet).

Sur proposition de la commune transmise dans un délai de deux ans à compter de la publication de la loi, un décret détermine le périmètre du territoire de la collectivité demandeuse sur lequel s’applique le dispositif, lorsque les conditions suivantes sont réunies :

  • Un écart important entre le niveau moyen de loyer constaté dans le parc locatif privé et le loyer moyen pratiqué dans le parc locatif social
  • Un niveau de loyer médian élevé
  • Un taux de logements commencés, rapporté aux logements existants sur les cinq dernières années, faible ;
  • Des perspectives limitées de production pluriannuelle de logements inscrites dans le programme local de l’habitat et de faibles perspectives d’évolution de celles-ci.»

A l’instar du dispositif annulé, le projet de loi prévoit que pour chaque territoire ainsi délimité, le représentant de l’État dans le département fixe, chaque année, par arrêté, un loyer de référence, un loyer de référence majoré et un loyer de référence minoré, exprimés par un prix au mètre carré de surface habitable, par catégorie de logements et par secteur géographique.

Si le projet de loi n’innove pas vraiment en matière d’encadrement des loyers, et reprend en substance les textes précédents en les aménageant pour permettre leur mise en œuvre, il introduit de nouvelles dispositions en matière de baux, de location saisonnière et de copropriété qui feront l’objet d’une présentation dans un prochain article de notre blog.

Carole YOUNES

Justine VUNDA

Marion CINGOLANI

L’agent immobilier peut il obtenir des dommages et intérêts en cas de non réalisation d’une vente?

Le préjudice de l’agent immobilier du fait de la non réalisation fautive de la vente par l’acheteur est il réparable ? Une décision toute récente de la Cour d’appel de renvoi d’Aix en Provence en date du 26 juin 2018 nous éclaire.

En l’espèce le vendeur avait confié un mandat de vente à un agent immobilier qui avait également reçu de l’acheteur un mandat de recherche pour l’acquisition d’un bien, moyennant une rémunération de 50 000 euros.

Une promesse de vente avait été signée par l’intermédiaire de l’agent immobilier, sous la condition suspensive d’obtention d’un prêt puis, quelques mois plus tard, l’acheteur a renoncé à la condition suspensive d’obtention du prêt et les parties ont prorogé la date de réitération de la vente par acte authentique par divers avenants.

Postérieurement, l’acheteur a renoncé à l’acquisition du bien invoquant des difficultés de financement liées notamment au non respect du permis de construire.

L’agent immobilier l’a assigné en paiement de sa commission sur le fondement contractuel et, à titre subsidiaire, de dommages-intérêts sur le fondement délictuel.

Par arrêt en date du 5 février 2015, la Cour d’Appel d’Aix en Provence (Chambre 1ère B) a considéré que si l’acheteur avait commis une faute en ne sollicitant pas dans le délai requis un prêt conformément aux termes de la promesse, ce préjudice s’analysait en la perte d’une chance et que ce fondement n’avait pas été invoqué par l’agent immobilier qui réclamait l’intégralité de sa commission.

La Cour de cassation dans sons arrêt en date du 12 octobre 2016 (1ère chambre civile, n°15-20.320) casse et annule l’arrêt de la Cour d’appel en ce qu’il a rejeté la demande de dommages et intérêts de l’agent immobilier au motif que la Cour d’appel aurait du inviter les parties à s’expliquer sur le moyen tiré de la perte d’une chance et qu’elle ne pouvait refuser d’évaluer le montant du préjudice dont elle avait constaté l’existence dans son principe.

La cour d’appel de renvoi, la Cour d’appel d’Aix en Provence autrement composée, a jugé par arrêt en date du 26 juin 2018 (ch. 01 A, n° 16/18758) que « l’acquéreur dont le comportement fautif dans la réitération de la vente a fait perdre à l’agence le montant de ses honoraires doit, sur le fondement de la responsabilité délictuelle, réparation à celui ci du préjudice qu’il lui a causé;».

Elle a jugé que « le seul refus de réitérer la vente par l’acquéreur, dont le comportement relativement aux démarches pour son financement n’a de surcroît pas été loyal (…) est fautif et a causé un préjudice à l’agent immobilier consistant dans la perte de tout ou partie de son droit à rémunération;».

La Cour d’appel de renvoi a évalué cette perte de chance à 90% soit la somme de 45 000 euros compte tenu de l’absence de certitude de la conclusion de la vente en raison de l’existence d’autres conditions suspensives d’urbanisme.

Cette décision est à rapprocher de celle de la Cour régulatrice en date du 9 mai 2008 (Assemblée plénière, n° 07-12.449) qui a estimé que l’acquéreur dont le comportement fautif a fait perdre sa commission à l’agent immobilier dans le cadre d’un mandat de vente, doit, sur le fondement de la responsabilité délictuelle, réparation à cet agent immobilier de son préjudice. En l’espèce, l’acheteur avait visité l’appartement des vendeurs par l’entremise de l’agent immobilier, puis avait utilisé des manœuvres frauduleuses pour évincer l’agent immobilier de la transaction et conclure directement la vente.

Carole A. YOUNES

Avocat à la Cour

Les clauses de non-concurrence dans les contrats de collaboration libérale

Le statut légal du collaborateur libéral

La définition juridique du statut de collaborateur libéral est issue de la loi n°2005-882 du 2 août 2005 en faveur des petites et moyennes entreprises. En vertu de l’article 18 de ce texte : « I. – Les membres des professions libérales soumises à statut législatif ou réglementaire ou dont le titre est protégé […] peuvent exercer leur activité en qualité de collaborateur libéral. […] Le collaborateur libéral exerce son activité professionnelle en toute indépendance, sans lien de subordination. Il peut compléter sa formation et peut se constituer une clientèle personnelle. ».

Selon le Vadémécum des bonnes pratiques du contrat de collaboration libérale, publié par la Direction générale des entreprises, rattachée au Ministère de l’Économie et des Finances : « L’article 18 de la loi de 2005 n’impose ni n’interdit de prévoir une clause de non-concurrence ou de non-réinstallation. ».

La validité des clauses de non concurrence

La clause de non concurrence se retrouve dans les contrats de collaboration entre professionnels de santé mais aussi dans les différents contrats d’exercice en commun qui sont aujourd’hui le mode d’exercice privilégié dans le secteur de la santé notamment chez les médecins, les pharmaciens, les dentistes, les kinésithérapeutes, les infirmières libérales, les podologues, les ostéopathes, les psychologues …

La jurisprudence, depuis l’entrée en vigueur de la loi du 2 août 2005, a confirmé la jurisprudence antérieure qui reconnaissait la validité des clauses de non concurrence dans les contrats de collaboration libérale des professionnels de santé à condition qu’elles soient limitées dans le temps et dans l’espace, et qu’elles apparaissent proportionnées aux intérêts légitimes à protéger.

Dès lors, le juge vérifie, en présence d’une clause de non concurrence, si ces conditions sont remplies et invalide la clause non respectée. A défaut la clause de non concurrence n’est pas valable et son application est écartée, sans qu’il soit besoin de la qualifier d’abusive.

Une clause de non concurrence doit être limitée dans le temps et dans l’espace

Tout d’abord, il est de jurisprudence constante que la clause de non-concurrence doit être limitée dans le temps et dans l’espace. Cette condition s’apprécie en tenant compte des spécificités de la zone géographique professionnelle visée.

En outre, la clause de non concurrence ne doit pas porter atteinte au libre exercice d’une activité professionnelle, c’est-à-dire qu’elle ne doit pas empêcher le professionnel de santé de continuer à exercer son activité libérale. La Cour de cassation a rappelé cette exigence en confirmant la décision de la Cour d’appel qui avait retenu que la clause de non-concurrence insérée dans un contrat de collaboration entre infirmiers libéraux« bien que justifiée par un motif légitime, était prévue pour cinq ans, délai supérieur aux usages de la profession » était susceptible de porter une atteinte grave au principe fondamental de libre exercice d’une activité professionnelle (Civ. 1ère,  16 octobre 2013, 12-23.333).

Une clause de non concurrence doit être proportionnée aux intérêts légitimes à protéger

Ensuite, la clause doit être proportionnée aux intérêts légitimes à protéger à savoir celui du titulaire du cabinet d’une part et celui du collaborateur libéral de l’autre part. (Cass. Com. 11 mars 2014, n°13-12503).

Ainsi  par exemple, la Cour d’appel de Lyon a jugé que la clause de non-concurrence, insérée dans un contrat de collaboration libérale entre masseurs-kinésithérapeutes, limitée au 9ème  arrondissement et à un secteur de deux kilomètres autour du lieu d’exercice pour deux ans après six mois de collaboration, était proportionnée aux intérêts légitimes à protéger (CA Lyon, 20 février 2018, n°16/08417).

En revanche, la Cour d’appel de Poitiers, après avoir reconnu l’existence d’un contrat de collaboration libérale d’ostéopathes, a constaté que la clause de non-concurrence insérée dans le contrat, par son étendue dans le temps (trois ans) et dans l’espace (rayon d’interdiction de réinstallation de trente kilomètres), portait une atteinte disproportionnée à l’intérêt légitime de l’ostéopathe collaboratrice de conserver la patientèle qu’elle s’est personnellement constituée au cours du contrat de collaboration (CA Poitiers, 12 janvier 2016, n°15/00530).

La contrepartie financière de la clause de non concurrence

Par ailleurs et contrairement aux clauses de non-concurrence insérées dans un contrat de travail (Soc., 10 juillet 2002, n°99-43334, n°00-45135, n°00-45387), la contrepartie financière des clauses stipulées dans un contrat de collaboration libérale n’est pas une condition de validité de ladite clause. De ce fait, la Cour d’appel de Pau a jugé que l’exigence d’une contrepartie financière n’était pas requise pour les professions libérales (CA Pau, 11 avril 2005, Juris-Data n°2005-276474). Dès lors, un montant peut être prévu mais il ne conditionne pas la validité de la clause.

Si les clauses de non-concurrence sont admises par la jurisprudence dans les contrats de collaboration libérale des professionnels de santé, on peut cependant s’interroger sur leur validité aux vues des règles déontologiques de ces professionnels. En effet, les clauses de non-concurrence peuvent alors paraître inadaptées par rapport à certaines stipulations des contrats élaborés par les Ordres déontologiques (notamment l’Ordre des Masseurs-kinésithérapeute et l’Ordre National des Infirmiers) au regard notamment du droit de se constituer une patientèle personnelle.

En tout état de cause, une clause de non concurrence peut toujours être levée par les parties auquel cas elle deviendra caduque.

Il convient enfin de noter que pour certaines professions, la clause de non-concurrence est illicite et donc nulle. Ainsi, ces stipulations sont explicitement interdites dans les contrats de collaboration libérale entre avocats. (Article 14-2 du Règlement Intérieur National de la profession d’avocat (RIN), article 133 du décret n°91-1197 du 27 novembre 1991 organisant la profession d’avocat).

Si vous rencontrez des difficultés dans l’exécution d’une clause de non concurrence insérée dans votre contrat de collaboration, votre contrat d’exercice ou d’association, y compris entre associés d’une société d’exercice libéral, contactez le cabinet YAvocats , spécialisé en droit des professionnels de santé.

Me Carole YOUNES

Anaïs BACONNAIS

 

Quand le préjudice s’infère de la faute : Concurrence déloyale et manquement au devoir d’information des professionnels de santé

Par une décision en date du 21 mars 2018 (n° 17-14.582)  la première chambre civile de la Cour de cassation confirme sa jurisprudence sur l’appréciation du préjudice et du lien de causalité en cas d’actes de concurrence déloyale.

En l’espèce, un avocat associé au sein d’une société d’exercice libéral (SELARL) a cédé les cent vingt parts qu’il détenait au sein de cette société. Cette dernière lui a alors reproché d’avoir détourné une partie importante de sa clientèle, et ce en employant des manœuvres déloyales. La société a saisi le bâtonnier de l’Ordre des avocats du Barreau de Paris, afin d’obtenir le paiement de dommages et intérêts, sur le fondement de l’article 1240 du Code civil (ancien 1382), qui dispose que « Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. ».

La Cour d’appel de Paris, dans un arrêt du 18 janvier 2017, retient la responsabilité de l’avocat pour avoir utilisé des manœuvres déloyales en vue de capter une partie de la clientèle de la SELARL dont il était associé. Néanmoins, la Cour d’appel rejette la demande de dommages-intérêts de la SELARL, aux motifs que cette dernière « ne rapporte pas la preuve que ces agissements sont directement à l’origine d’un détournement d’une partie de sa clientèle et du préjudice financier qu’elle prétend avoir subi ».

L’arrêt de la Cour d’appel est cassé par la Haute Juridiction qui reste ainsi dans sa lignée jurisprudentielle, et rappelle au visa de l’article 1240 du code civil que le « préjudice s’infère nécessairement d’un acte de concurrence déloyal, générateur d’un trouble commercial, fût-il seulement moral ».

Cette jurisprudence est désormais bien établie : « Il s’infère nécessairement des actes déloyaux l’existence d’un préjudice résultant des procédés fautifs utilisés » qui sont « des faits générateurs d’un trouble commercial » (Com. 22 mai 1984, n°82-13.482, Bull. civ. IV, n°172).   « Les faits de concurrence déloyale générateurs d’un trouble commercial impliquent l’existence d’un préjudice » (Cass. com., 25 févr. 1992, Bull. civ. IV, n° 88.). Elle est régulièrement confirmée : Cass. com. 1er juill. 2003, n°01-13052 ; Cass. com. 2 déc. 2008, n°07-19.861 ; Cass. com. 10 févr. 2009, n°07-21.912).

L’action en concurrence déloyale s’écarte ainsi des principes civilistes de la responsabilité, bien qu’elle soit fondée sur les articles 1240 et 1241 du Code civil (anciens 1382 et 1383).

A partir du moment où la faute à savoir les manœuvres déloyales sont établies, le préjudice subi ainsi que le lien de causalité sont présumés établis sans que le demandeur soit contraint d’en apporter la preuve.

Une partie de la doctrine a tenté d’expliquer cette position par la « spécificité du dommage concurrentiel qui serait souvent potentiel et difficile à localiser » (Concurrence déloyale, Yves Picod, Répertoire de droit commercial, Dalloz). En l’espèce, il était difficile d’établir que les agissements déloyaux caractérisés de l’avocat étaient à l’origine d’un détournement d’une partie de la clientèle de la SELARL.

Cette présomption de préjudice s’attache également à la sanction du devoir d’information des médecins depuis un arrêt de la première chambre civile de la Cour de cassation en date du 3 juin 2010. En effet dans cet arrêt, la Cour énonce à propos d’un urologue que « le non-respect du devoir d’information […]  cause à celui auquel l’information était légalement due, un préjudice que le juge ne peut, sur le fondement de l’[ancien] article 1382 du code civil, laisser sans réparation. » (Civ. 1ère, 3 mars 2010, n°09-13.591). Cette position de la première chambre civile a par la suite été confirmée à de nombreuses reprises (Civ. 1ère, 6 oct. 2011, n°10-21.241 ; Civ. 1ère, 12 juin 2012, n°11-18.327).

Dans un arrêt du 23 janvier 2014 (Civ. 1ère, 23 janvier 2014, n°12-22.123), confirmé en 2017 (Civ. 1ère, 25 janvier 2017, n° 15-27.898), la Haute Juridiction a distingué, concernant le devoir d’information des professionnels de santé (médecins, kinésithérapeutes, infirmiers,  podologues, dentistes, etc.), deux préjudices réparables en cas de violation du devoir d’information de la part de ces derniers :

D’une part, le préjudice relatif à la perte de chance d’éviter le traitement ou l’intervention et ses conséquences dommageables. D’autre part, le « préjudice d’impréparation », c’est-à-dire le préjudice résultant du défaut de préparation aux conséquences dommageables qui ont résulté du traitement ou de l’intervention.

C’est cette dernière catégorie de préjudice « que le juge ne peut laisser sans réparation », et pour lequel, par conséquent comme en matière de concurrence déloyale, le droit à indemnisation des patients se déduit automatiquement du non-respect du devoir d’information par les professionnels de santé.

Carole A. YOUNES

Anaïs BACONNAIS

Expertises et contentieux de la sécurité sociale

Sur l’expertise médicale

Le contentieux général

Le contentieux général de la sécurité sociale traite notamment des accidents du travail, des maladies professionnelles ou encore des prestations de sécurité sociale.
Il est expressément prévu que lorsque la caisse de sécurité sociale a connaissance de l’accident ou de la maladie d’un assuré, elle doit faire procéder à un examen de la victime par un médecin-conseil.
En cas de désaccord entre ce dernier et le médecin traitant de la victime/du malade, ou lorsque la victime/le malade conteste la date de consolidation/stabilisation de son état de santé ou encore le défaut de qualification d’une maladie professionnelle, la caisse de sécurité sociale doit mettre en œuvre une expertise médicale.
En effet, l’article L.141-1 du code de la sécurité sociale (CSS) dispose que ces contestations d’ordre médical relatives à l’état du malade/de la victime et celles relatives à leur prise en charge thérapeutique donnent lieu à une procédure d’expertise médicale.
Cette procédure d’expertise ne concerne que le règlement des contestations d’ordre médical opposant les assurés aux caisses de sécurité sociale et soumis aux juridictions du contentieux général de la sécurité sociale.

• La demande

L’expertise médicale peut être pratiquée soit à la demande de la victime d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle, soit sur initiative de la caisse primaire d’assurance maladie ou de la caisse d’assurance retraite et de la santé au travail.
Cette demande doit être présentée dans le délai d’un mois à compter de la date de la décision contestée. Il doit s’agir d’une demande écrite, précisant l’objet de la contestation ainsi que le nom et l’adresse du médecin traitant de la personne demanderesse et adressée au guichet de la caisse concernée.

L’article R.142-24 du CSS prévoit que le tribunal (le T.A.S.S ou le TGI lorsque la loi Justice 21 sera entrée en vigueur, cf. article précédent) peut également ordonner une expertise lorsque le différend fait apparaitre en cours d’instance une difficulté d’ordre médical relative à l’état du malade/de la victime d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle.

• L’expertise

L’expertise sera pratiquée par un médecin expert désigné d’un commun accord par le médecin traitant et le médecin-conseil de la caisse ou à défaut d’accord par le directeur de l’agence régionale de santé. Les fonctions d’expert ne peuvent être remplies par le médecin qui a soigné le malade ou la victime, le médecin attaché à l’entreprise ou le médecin-conseil de la caisse.
La caisse, informée de la désignation du médecin expert, établit un protocole qui mentionne obligatoirement l’avis du médecin traitant ; l’avis du médecin-conseil ; les motifs invoqués à l’appui de la demande ainsi que la mission confiée à l’expert.
Le médecin expert informe immédiatement le malade/la victime des lieu, date et heure de l’examen. Il procèdera à l’examen du malade/de la victime dans les cinq jours suivant la réception du protocole établi par la caisse.
Dans un délai maximum de quarante-huit heures le médecin expert établit ses conclusions et en adresse un exemplaire à la victime/au malade et au service du contrôle médical de la caisse.
Dans le cas d’une expertise requise par le tribunal, la mission confiée à l’expert sera fixée par ce dernier. L’expert doit alors adresser son rapport au secrétariat du tribunal dans le délai d’un mois à compter de la date de réception de la demande d’expertise. Ledit secrétariat devant, dans les quarante-huit heures suivant la réception du rapport, en transmettre la copie au service compétent de la caisse ainsi qu’à la victime/au malade.
Dans tous les cas, l’avis de l’expert s’impose à l’intéressé comme à la caisse.
Le coût de l’expertise sera à la charge de la caisse. Toutefois, si la contestation est manifestement abusive, les dépenses peuvent être mises à la charge du malade/de la victime.

• Le recours

La caisse doit prendre une décision et la notifier au malade/à la victime dans un délai maximum de quinze jours suivant la réception des conclusions de l’expert. Cette décision est susceptible de recours, la personne concernée devra, conformément aux règles de procédure imposées par le CSS, saisir au préalable la commission de recours amiable. Puis, si cela est nécessaire saisir le TASS ou le TGI lorsque la loi Justice 21 sera en vigueur.

Le contentieux technique

Lorsque la décision contestée porte sur l’état/le degré d’invalidité, l’état d’inaptitude au travail ou encore l’état d’incapacité permanente au travail, il est nécessaire de saisir le tribunal du contentieux de l’incapacité (TCI) ou le TGI lorsque la loi Justice 21 sera entrée en vigueur.
A cet égard, le code de la sécurité sociale prévoit qu’une expertise peut être ordonnée, soit d’office soit à la demande d’une partie, par le TCI ou le TGI. Dans ce cas, le président de la formation de jugement détermine la mission de l’expert, les questions qui lui sont posées ainsi que le délai dans lequel il devra donner son avis. Le praticien conseil de la caisse a l’obligation de transmettre au médecin expert désigné par le tribunal l’entier rapport médical justifiant sa décision objet de la contestation.
Les conditions de désignation de l’expert et de paiement de l’expertise sont identiques à celles prévues pour le contentieux général.
Les règles relatives au contentieux technique feront l’objet d’une importante modification lorsque la loi Justice 21 sera entrée en vigueur. En effet, cette dernière impose notamment l’exercice d’un recours préalable dans ce type de contentieux, recours aujourd’hui inexistant.

Sur les autres expertises

L’article L. 141-2-1 du CSS prévoit également que les contestations portant sur l’application par les professionnels de santé des nomenclatures d’actes professionnels et d’actes de biologie médicale peuvent donner lieu à la demande du juge à une expertise technique spécifique.

Enfin, l’article L.432-6 du CSS prévoit que la victime a le droit de bénéficier d’un traitement spécial en vue de sa réadaptation fonctionnelle. Ce bénéfice est accordé à la victime soit sur sa demande soit sur l’initiative de la caisse après avis du médecin-conseil et du médecin traitant. En cas de désaccord entre ces derniers ou si la victime en fait la demande, il est procédé à une expertise. A la suite de cette expertise, la caisse statuera sur la nature et la durée du traitement nécessité par l’état de la victime.

Cynthia PERRET
Carole YOUNES

Vers la disparition du Tribunal des Affaires de Sécurité Sociale (T.A.S.S)

La loi n°2016-1547 relative à la modernisation de la justice du XXIème siècle, dite « Loi Justice 21 », a été adoptée le 19 novembre 2016.

L’objectif principal de cette loi est de moderniser la justice autour de 5 axes principaux :
– rapprocher la justice du citoyen
– favoriser les modes alternatifs de règlement des différends
– améliorer l’organisation et le fonctionnement du service public de la justice
– recentrer les juridictions sur leurs missions essentielles
– l’action de groupe

L’amélioration de l’organisation et du fonctionnement du service public de la justice est un des éléments phares de cette réforme. A ce titre, plusieurs mesures ont été prises notamment celle de regrouper le contentieux social au sein d’un pôle social unique.

En effet, l’ancien article L.142-2 du code de la sécurité sociale prévoyait que le tribunal des affaires de sécurité sociale était compétent pour connaitre en première instance des litiges relevant du contentieux général de la sécurité sociale.

Il s’agit du contentieux de l’affiliation et de l’immatriculation aux régimes de sécurité sociale, des cotisations sociales, des prestations de sécurité sociale, des contributions d’assurance chômage et AGS, des accidents du travail et des maladies professionnelles, de la répétition de l’indu de prestations ou du trop-versé de cotisations, des sanctions prises par les organismes sociaux contre les assurés et de la responsabilité des organismes de sécurité sociale.

En cas de contestation d’une décision prise par le TASS, la cour d’appel était compétente.

En parallèle, l’ancien article L.143-1 traitait du contentieux technique de la sécurité sociale à savoir notamment les contestations relatives à l’état ou au degré d’invalidité (en cas d’accident ou de maladie non professionnels) et à l’état d’inaptitude au travail, à l’état d’incapacité permanente de travail et notamment au taux de cette incapacité, en cas d’accident du travail ou de maladie professionnelle. C’est un contentieux de nature essentiellement médicale. Ce contentieux technique était confié en première instance à des tribunaux du contentieux de l’incapacité (TCI) et en appel à une cour nationale de l’incapacité et de la tarification de l’assurance des accidents du travail (CNITAAT).

Désormais avec la « Loi Justice 21 », le tribunal de grande instance (TGI) voit ses compétences étendues en ce sens qu’il se voit confier le règlement des contentieux général et technique de la sécurité sociale.

En effet, le TASS et le TCI se voient dessaisis en première instance de leur compétence au profit du pôle social d’un tribunal de grande instance du département.

Les appels contre les décisions seront eux centralisés vers des cours d’appel spécialisées régionales, la CNITAAT n’étant dès lors plus compétente.

La composition paritaire initiale demeure car il est prévu que la formation collégiale du tribunal de grande instance soit composée du président du TGI et de deux assesseurs représentant les travailleurs salariés pour le premier, et les employeurs et les travailleurs indépendants pour le second.

L’absence de représentation obligatoire des parties par un avocat devant le TASS, le TCI et la CNITAAT reste maintenue. Ainsi, l’article L.142-9 du code de la sécurité sociale, modifié par la « Loi Justice 21 », prévoit que devant le TGI les parties peuvent se défendre elles-mêmes et peuvent se faire assister/représenter outre les avocats par différentes personnes listées par ledit article (conjoint, concubin, ascendant…).

De plus, les recours contre une décision relevant du contentieux général ou technique de la sécurité sociale doivent faire l’objet, avant de saisir le TGI, d’un recours administratif préalable dans des conditions prévues par un futur décret en Conseil d’Etat. Ce recours existe déjà dans le contentieux général relevant du TASS imposant la saisine d’une commission de recours amiable ; il s’agit d’une nouveauté concernant le contentieux technique.

Afin de permettre un transfert de compétence dans les meilleures conditions, ces dispositions entreront en vigueur à une date fixée par un décret à venir et au plus tard le 1er janvier 2019. A cette date, les procédures en cours devant le TASS ou le TCI sont transférées aux TGI compétents. Les procédures en cours devant les cours d’appel ou la CNITAAT seront transférées aux cours d’appel territorialement compétentes au regard des nouvelles dispositions.

Cyntha PERRET
Carole YOUNES